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lundi 9 mars 2015

CASTORIADIS - Critique du capitalisme


L'époque critique (« moderne ») : autonomie et capitalisme.

Un tournant décisif s'opère au XVIIIème siècle ; il prend conscience de lui-même avec les Lumières, et continue jusqu'aux deux guerres mondiales du Xxième siècle. Le projet d'autonomie se radicalise, aussi bien dans le champ social et politique qu'intellectuel. Les formes politiques instituées sont mises en question ; des formes nouvelles, impliquant des ruptures radicales avec le passé, sont créées. Le mouvement se développant, la contestation envahit d'autres domaines, au-delà du domaine strictement politique : les formes de propriété, l'organisation de l'économie, la famille, la position des femmes et les relations entre sexes, l'éducation et le statut des jeunes. Pour la première fois dans l'ère chrétienne, la philosophie rompt définitivement avec la théologie (jusqu'à Leibniz, au moins, les philosophes non marginaux se sentent obligés de fournir des « preuves » de l'existence de Dieu, etc.à Une énorme accélération du travail et une expansion des champs de la science rationnelle ont lieu. En littérature, comme dans les arts, la création de nouvelles formes ne fait pas que proliférer, elle est consciemment poursuivie pour elle-même.

En même temps est créée une nouvelle réalité sociale-économique – en elle-même, un « fait social total » : le capitalisme. Le capitalisme n'est pas simplement l'interminable accumulation pour l'accumulation, mais la transformation implacable des conditions et des moyens de l'accumulation, la révolution perpétuelle de la production, du commerce, de la finance et de la consommation. Il incarne une signification imaginaire sociale nouvelle : l'expansion illimitée de la « maîtrise rationnelle ». Après un temps, cette signification pénètre et tend à informer la totalité de la vie sociale (par exemple l'État, les armées, l'éducation, etc.). Moyennant la croissance de l'institution capitaliste nucléaire : l'entreprise, elle se matérialise dans un nouveau type d'organisation bureaucratique-hiréarchique ; graduellement, la bureaucratie mangériale-technique devient le porteur par excellence du projet capitaliste.

La période « moderne » (1750-1950, pour fixer les idées) peut être le mieux définie par la lutte, mais aussi la contamination mutuelle et l'enchevêtrement de ces deux significations imaginaires : autonomie d'un côté, expansion illimitée de la « maîtrise rationnelle » de l'autre. Elles mènent une coexistence ambiguë sous le toit commun de la « Raison ». Dans son acception capitaliste, le sens de la « Raison » est clair : c'est l'« entendement » (le Verstand au sens de Kant et de Hegel), c'est-à-dire ce que j'appelle la logique ensembliste-identitaire, s'incarnant essentiellement dans la quantification et conduisant à la fétichisation de la « croissance » pour elle-même. À partir du postulat caché (et en apparence évident) que le seul objet de l'économie est de produire plus (d'outputs) avec moins (d'inputs), rien ne doit faire obstacle au processus de maximisation : ni la « nature » physique ou humaine, ni la tradition, ni d'autres « valeurs ». Tout est convoqué devant le tribunal de la Raison (productive) et doit démontrer son droit à l'existence à partir du critère de l'expansion illimitée de la « maîtrise rationnelle ». Le capitalisme devient ainsi un mouvement perpétuel d'une auto-ré-institution de la société censément « rationnelle », mais essentiellement aveugle, par l'usage sans restriction de moyens (pseudo-)rationnels en vue d'une seule fin (pseudo-)rationnelle.

Extrait de « L'époque du conformisme généralisé » (1989) dans Le monde morcelé - Les carrefours du labyrinthe 3 (1990), éditions du Seuil, p.18-20.

mardi 6 janvier 2015

André GORZ - Métamorphoses au travail - 1


Extraits du premier chapitre : L'invention du travail

 Ce que nous appelons « travail » est une invention de la modernité. La forme sous laquelle nous le connaissons, pratiquons et plaçons au centre de la vie individuelle et sociale, a été inventée, puis généralisée avec l'industrialisme. Le « travail » au sens contemporain, ne se confond ni avec les besognes, répétées jour après jour, qui sont indispensables à l'entretien et à la reproduction de la vie de chacun ; ni avec le labeur, si astreignant soit-il, qu'un individu accomplit pour réaliser une tâche dont lui-me ou les siens sont les destinataires et les bénéficiaires ; ni avec ce que nous entreprenons de notre chef, sans compter notre temps et notre peine, dans un but qui n'a d'importance qu'à nos propres yeux et que nul ne pourrait réaliser à notre place. S'il nous arrive de parler de « travail » à propos de ces activités – du « travail ménager », du « travail artistique », du « travail » d'autoproduction – c'est en un sens fondamentalement différent de celui qu'a le travail placé dans la société au fondement de son existence, à la fois moyen cardinal et but suprême.
[…]
La rationalité économique a été longtemps contenue non seulement par la tradition mais aussi par d'autres types de rationalité, d'autres buts et d'autres intérêts qui leur assignaient des limites à ne pas franchir. Le capitalisme industriel n'a pu prendre son essor qu'à partir du moment où la rationalité économique s'est émancipée de tous les autres principes de rationalité pour les soumettre à sa dictature.
[…]
L'organisation scientifique du travail industriel a été l'effort constant de détacher le travail en tant que catégorie économique quantifiable de la personne vivante du travailleur. Cet effort a d'abord pris la forme d'une mécanisation non du travail mais du travailleur lui-même : c'est-à-dire la forme de la contrainte au rendement par le rythme ou les cadences imposés. Le salaire au rendement, en effet, qui eût été la forme la plus rationnelle économiquement, s'est originellement révélé impraticable.
[…]
Ainsi, la rationalisation économique du travail n'a pas consisté simplement à rendre plus méthodiques et mieux adaptées à leur but des activités productives préexistantes. Ce fut une révolution, une subversion du mode de vie, des valeurs, des rapports sociaux et à la nature, l'invention au plein sens du terme de quelque chose qui n'avait encore jamais existé. L'activité productive était coupée de son sens, de ses motivations et de son objet pour devenir le simple moyen de gagner un salaire. Elle cessait de faire partie de la vie pour devenir le moyen de « gagner sa vie ». Le temps de travail et le temps de vivre étaient disjoints ; le travail, ses outils, ses produits acquéraient une réalité séparée de celle du travailleur et relevaient de décisions étrangères.